Boulomsouk Svadphaiphane:"FAIRE ET OSER!Construire un réseau car seule il est difficile de réussir."

Autrice, réalisatrice et photographe Boulomsouk Svadphaiphane est née à Vientiane au Laos. Elle n’avais pas tout à fait 2 ans quand elle est arrivée en France. Elle a grandi en banlieue parisienne. Son éducation a été sévère, son enfance heureuse. Elle voulais être médecin sans frontière pour soigner les enfants mais elle a fait des études de droit pour devenir avocate. Rencontre avec une artiste au parcours hors du commun dans l'interview AHOU ATTITUDE.

Portrait de B.S fait par la photographe et réalisatrice Sonadie San


Elle commence à écrire ses premières histoires très tôt déjà en primaire puis plus sérieusement en 6e, 5e sans faire un lien à ce moment avec le cinéma. Tout ce parcours l’a menée à avoir un Maitrise de droit, faire également quelques années d’études judiciaires puis elle finit avec un DEA de cinéma.



Entretien réalisé par Annick Nguessan





Enfant rêviez-vous de travailler dans l’univers de l’art?


Cet univers était si loin de moi et de celui de ma famille que même l’idée de ce rêve n’existait pas dans mon monde.


Comment votre carrière a-t-elle démarré?


Mon DEA de cinéma, TV, audiovisuel avec mention en poche, j’ai revu le réalisateur Thomas Gilou, à une soirée de remise de prix dont il était le président du jury. Nous nous étions rencontrés quelques mois avant au festival Emergence où j’ai été à l’organisation et deuxième assistante de réalisation. Thomas m’a proposé de rejoindre son équipe d’écrire pour un long-métrage. J’ai donc fait mes débuts au cinéma comme scénariste.



"ON M'A REPROCHE DE NE PAS PROPOSER DES HISTOIRES ASSEZ « FRANCO-FRANCAISES » OU DE NE PAS PROPOSER DES HISTOIRES QUI CONCERNENT « MA COMMUNAUTE » OU « MON HISTOIRE »."



Photo: "Calme" prise B.S au Laos, sur un bateau sur le Mékong. Un fleuve que j'ai traversé bébé avec sa mère pour fuir le Laos des décennies plus tôt. Cette œuvre fait partie de la série photographique "IMPRESSIONS , mes photographies sont mes peintures"



Quelles personnages féminins ont marqué votre carrière de réalisatrice et photographe?


Comme notre milieu est en grande majorité masculin, je n’ai pas eu beaucoup de modèles. J’ai de l’admiration pour le travail de Jane Campion et pour son engagement de femme cinéaste. Les cinémas de Catherine Breillat, de Claire Denis et Anne Fontaine m’ont marqués. Les plasticiennes comme Louise Bourgeois et Sophie Calle m’inspirent par leur travail qui subliment leurs intimes.





Quelles fonctions et quels rôles les femmes ont –elles traditionnellement dans l’art?


Quand leur travail n’est pas volé ou invisibilisé, on dit d’elle qu’elles sont des muses…


Quelles obstacles avez-vous rencontré dans le monde professionnel?


Le reproche de ne pas proposer des histoires assez « franco-françaises » OU de ne pas proposer des histoires qui concernent « ma communauté » ou « mon histoire » où je serai forcément plus légitime … Être trop une outsider/une artiste. Une façon polie de dire je suis trop différente, que je ne saurai pas travailler dans leur cadre car je ne correspond à aucun cadre qu’ils connaissent.



Photo prise par Sonadie San, lors d'une ITW au festival Plurielles de Compiègne où B.S a animé une table-ronde quelques jours après sur le manque de représentation des communautés asiatiques dans le cinéma et l'audiovisuel français.


Ce sont bien sûr des préjugés sans fondement sinon je n’aurai jamais travaillé pour la télévision ou le cinéma… Les temps changent, heureusement depuis ces 5, 8 dernières années par l’émergence de productrices.eurs, de responsables qui font éclater ces idées et ces carcans.


Comment définiriez vous votre art et quelle est votre plus belle œuvre (en réalisation ou photographique)? Expliquez nous pourquoi?


Je ne définis pas mon art car je ne le réfléchis pas comme ça. Je le fais, je conceptualise des idées, des projets, j’invente des histoires. Je peux expliquer mes démarches, mon travail et le faire entrer dans une case ou une autre pour permettre une meilleure compréhension mais enfermer mon art dans une définition c’est impossible. A chaque fois que j’accomplie une œuvre, j’en suis fière et heureuse. Comme tout parent, je ne fais pas de préférence entre mes enfants. Parfois, je les redécouvre aussi et je les aime davantage.

FIFF, une capture d'écran de mon ITW pour le FIFF 43e édition, en tant qu'artiste associée au festival pour le PAC (parcours artistique et culturel)


Suite à l’affaire Harvey Weinstein, le mouvement #MeToo de Tarana Burke a fait grand bruit sur la toile, qu’avez-vous pensé des revendications des actrices concernant les dérives dans le milieu du cinéma et le machisme qui y règne?


Ces revendications étaient plus que légitimes. Je salue le courage de ces femmes. Il était plus que temps que les choses changent.


Vous avez travaillé avec de grandes actrices, réalisatrices et productrices, laquelle vous a le plus marqué ?


La majorité de ces femmes avec qui j’ai travaillé sont également des amies ou le sont devenues. Toutes ont des personnalités fortes et sont admirables. Il me faudrait plus de temps pour pouvoir parler de chacune d’elles. Si vous vous attendez à un name dropping je ne le ferai pas ;)




"A CHAQUE FOIS QUE J'ACCOMPLIE UNE OEUVRE, J'EN SUIS FIERE ET HEUREUSE. COMME TOUT PARENT, JE NE FAIS PAS DE PREFERENCE ENTRE MES ENFANTS."



En France les réalisatrices gagnent moins que leurs confrères hommes. Qu’en pensez-vous ? Il y a-t-il beaucoup de femmes productrices ? Pourriez-vous nous citer 2 réalisatrices dont vous appréciez les œuvres?


L’inégalité salariale est scandaleuse et absolument anormale. Cela touche toutes les professions. Nous sommes dans un vrai problème social et structurel.

Il n’y a pas beaucoup de femmes productrices en France en comparaison aux hommes en France. Davantage, ces 10 dernières années. C’est à saluer et à célébrer. Je n’ai pas les chiffres mais je vous renvoie au Collectif 50/50 qui milite pour la parité des femmes et des hommes dans le milieu audiovisuel qui doit les connaître.

J’aime l’œuvre de Jane Campion par ses thématiques, ses engagements, son esthétique. Egalement par l’impression de liberté et de sérénité dont j’ai l’impression qu’elle possède dans son métier, son art, de par son chemin parcouru. J’aime également le travail de Julia Ducournau qui fait du film de genre. Le cinéma dans lequel je m’inscris. « Grave" son premier long-métrage parle d’une thématique que j’explore également dans un court-métrage et un long que j’avais présenté aux chaines dont Arte au Festival de Cannes, la même année où « Grave » a été à la Semaine de la Critique. Comme son film parlait déjà de la même thématique pourtant dans une histoire et une approche complètement différentes, j’ai reçu des fins de non recevoir sans même avoir été lue… car le monde du cinéma français est ainsi!


Photo prise par la productrice Ghislaine Choupas-Loobuyck lors du tournage de mon essai documentaire "Dérèglées" sur les règles.



"JE NE SAIS PAS CE QU'EST LA FEMINITE OU L'ELEGANCE. SI C'EST LE CARCAN SURANNE IMPOSE PAR LA SOCIETE PATRIARCALE."



Quels ont été les moments les plus difficiles à gérer dans votre vie et comment avez-vous réussi à les surmonter?


Mon métier demande de longues phases de développement d’écriture, de recherches. C’est une période où il n’y a souvent pas d’argent, même quand le projet est en développement dans une société de production. Il faut savoir gérer sa trésorerie quand on a la chance d’en avoir une ou il faut serrer les dents. Il faut également gérer l’attente de la réception des projets par les commissions d’aides (en France il y a un système d’aide important au niveau national comme régional), celle des diffuseurs/distributeurs etc… C’est pour cela que très souvent, il faut être sur plusieurs projets pour espérer que l’un se fasse au plus vite. L’attente est l’une des raisons pour lequel j’ai décidé de mettre en avant mon travail de photographe et d’exposer. Le temps d’attente entre les expositions sont plus courtes. Cela répond aussi à mon besoin de créer et d’accomplissement qui est mis à mal pendant ces périodes en suspend où mon sort ne dépend plus de moi.


Quelles sont vos plus grandes peurs?


La mort de ceux que j’aime.


Comment définiriez-vous la féminité et l’élégance?


Je ne sais pas ce qu’est la féminité ou l’élégance. Si c’est le carcan suranné imposé par la société patriarcale, je pense qu’il est temps de s’en défaire. Pour ma part, il s’agit principalement de se sentir bien, en accord avec soi en se permettant/acceptant ses moments brouillon car nul.le n’est parfait.e.


Quelle célébrité, aujourd’hui, représente clairement pour vous l’ icône glamour?


Je ne me suis jamais posée la question. Je n’ai pas un tempérament de groupie donc personne.


Quelle est la tenue féminine par excellence selon vous?


Une tenue dans lequel je me sens moi, donc bien.



" J'AIME L'OEUVRE DE JANE CAMPION PAR SES THEMATIQUES, SES ENGAGEMENTS, SON ESTHETIQUE. EGALEMENT PAR L'IMPRESSION DE LIBERTE ET DE SERENITE… "




Portrait fait par le photographe Mike Nguyen qui est également le comédien principal du long-métrage HADÈS de B.S.


Définissez pour nous la femme Laotienne en général ?


Je suis venue en France à 2 ans, je ne peux donc pas définir LA femme laotienne, si jamais elle existe. Je ne peux pas non plus définir LA femme française, pas plus LA femme multiculturelle. Nous sommes toutes singulières et c’est ce qui fait la richesse de chaque être humain.



En quoi consiste votre quotidien de femme A. Attitude ( votre quotidien, votre hygiène de vie en général)? Et comment entretenez-vous votre forme?


Tout ce qui va suivre aura l’air bien stricte et/ou rigide mais en réalité tout est fluide et je n’y réfléchis pas. Je ne bois pas d’alcool (je n’ai jamais aimé ça), je ne fume pas (une drogue qui enrichie des multinationales), je ne me maquille pas (je me préfère au naturel), je me déplace en vélo à Paris ou je marche, je fais du sport quand je peux (un besoin), j’essaie de manger équilibrer (je ne mange pas de viande chez moi). Je m’entoure d’Art(s), d’Amour(s) et je fais beaucoup la fête.


Est-ce important pour vous d’entretenir votre peau? Quels soin utilisez-vous?


C’est primordiale! Mon produit de base est l’huile de coco bio pour le visage et le corps. Quand il fait froid, j’y rajoute un lait bio sans paraben, silicone, parfum de synthèse. Actuellement il est au miel. Pour le visage, j’ai une routine que j’aime beaucoup car il me détend et c’est du temps pour moi. Matin et soir, je nettoie mon visage avec une eau florale (rose ancienne de Damas) et je le frotte en douceur avec une éponge konjac (actuellement au charbon noir) pour enlever les impuretés et la pollution cumulée de la journée. Après je le masse avec un rouleau au quartz avec un spray d’eau minérale (le matin, une eau naturellement anti UVA-UVB, le soir une eau aux vertus apaisantes pour la peau). Ensuite j’hydrate avec de l’huile de coco bio en me massant. Parfois je peux y rajouter du beurre de karité si je sens que ma peau est sèche. Beurre de karité que j’utilise toute la journée pour mes lèvres.


Quelle est votre tenue préférée?


Je suis souvent en combinaison pantalon (j’en possède un bon nombre). Cela habille sans trop d’efforts. En fonction des chaussures portées et des accessoires, cela peut faire sortie d’atelier de peinture comme cocktail après projection ou chill à la maison.



Photo des coulisses prise par la chanteuse Thérèse lors d'un shooting pour le collectif The Asian Suspects


Quelle attitude adoptez-vous au quotidien pour booster votre confiance en vous ?


Au quotidien je ne me pose pas la question. Quand cela ne va pas, je fais ma Drama Queen, je saoule mes proches. Je finis par accepter que tout ne peut se passer comme je me l’étais imaginé. Au fond de moi, je sais que tout va s’arranger soit en agissant soit en attendant, car tout est cyclique et que le sentiment d’impasse va s’estomper et disparaitre. Je me raisonne en me disant que si cela ne marche pas il y aura d’autres opportunités, d’autres rencontres. Je reste cependant tenace avant de me dire qu’il vaut mieux abandonner certains projets (pour les personnes la sélection se fait plus naturellement).


Quels conseils donneriez-vous aux femmes qui, comme vous, souhaite réussir dans le secteur de l’art?


FAIRE ET OSER ! Construire un réseau car seule il est difficile de réussir. Penser à donner quand on reçoit. Le principe de la sororité tout simplement.


Quels sont vos projets à venir ?


J’espère des sélections en festival et un distributeur pour mon premier long-métrage « HADÈS » fait en guérilla.



Photo prise par le Chef-costumier Marcos Jotoba lors du tournage de mon long métrage HADÈS.


J’ai un court-métrage comme co-scénariste pour les Talents ADAMI Cinéma qui sera au Festival Cannes dans quelques mois. Je continue le travail d’écriture et de recherches sur mon documentaire « Boat People » en développement chez La Vague Films. Je prépare un événement qui dura presque un mois, à l’automne autour de ma série photo « IMPRESSIONS, mes photographies sont mes peintures ». J’ai également un long-métrage en développement en Angleterre. Des séries en développement en attente de commissions, de chaines, de diffuseurs.

Photo prise par l'illustratrice/dessinatrice Christel Han lors du montage de l' installation photographique CHIMERA de B.S à la MAC (La maison des Arts et de la Culture) de Créteil pour le FIFF (Festival International des Films de Femmes) pour la 43e édition (l'année dernière)


Enfin, faites-nous voyager. Quels sont les deux sites que vous conseillez à nos lecteurs de visiter lors d'un séjour chez vous au Laos ?


Luang Prabang est l’ancienne capitale royaliste du Laos, classée patrimoine mondial par l’UNESCO (peut être devenu trop touristique à présent. Je n’y suis pas retourné depuis 25 ans). Son classement par l’UNESCO permet normalement de préserver l’architecture et les techniques de construction ancestrales du savoir-faire laotien.



image d'illustration

La région de Houaphanh dans le Nord/Est du Laos (la région de mon père) que j’ai découvert l’été 2019 en étant chef opératrice pour le documentaire de mon amie Sandra Devonssay. On y accède par un petit avion à 15 places. Il n’y a que 2 ou 1 vol par jour. La région est montagneuse dont plus fraiche. C’était un lieu de résistance communiste pendant la guerre avec la CIA (donc une région très bombardée). Elle est à la frontière du Vietnam, ce qui explique son emplacement stratégique pendant la guerre. C’est pourquoi également de nos jours, il y a toujours des enseignes écrits en vietnamien.



images d'illustration


Le Mot de la fin?


Osez rêver !



Entretien réalisé par Annick N'guessan





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